RDC Analyse de la solidité bancaire

Prof Faustin LUANGA, le Dimanche 03.04.2016

Franc Congolais

Face à la turbulence bancaire suscitée par la menace de faillite de la Banque Internationale d'Afrique au Congo (BIAC) en République démocratique du Congo (RDC), beaucoup d'ami(e)s m'ont sollicité pour que j'intervienne... La réflexion qui suit, extraite de mon projet de livre "Pour un Nouveau Congo" à paraître, est le résultat de ces demandes. La réflexion se veut globale et systémique...

Dr.Faustin Luanga Mukela

Le rôle des banques dans une petite économie non sophistiquée comme celle de la RDC (où il n'existe ni marchés de capitaux, ni marchés financiers) est essentiellement d'être en mesure de fournir des services de liquidés et de crédits aux opérateurs économiques y compris entre autres les ménages et les entreprises. L'analyse de la solidité bancaire s'appréhende sur plusieurs aspects, dont entre autres l'appréciation de la nature et la qualité de dépôts bancaires ainsi que des différents ratios de solvabilités. Une banque est dite fragile quand des "dépôts liquides" dans ses livres comptables se sont transformés en "prêts illiquides".  Et l'intervention de l'État vise toujours à limiter a priori cette transformation des actifs sains en actifs toxiques; et par là même empêcher le faillite des banques. 

Les réglementations prudentielles édictées, obligent les banques à détenir suffisamment de capital et à diversifier leurs actifs. A l'instar de toute l'économie de la RDC, les banques sont fortement dollarisées. Le financement de ces banques dépend principalement de la collecte des dépôts — dont près de 90 % sont libellés en dollars EU et déposés sur des comptes à vue, disponibles et récupérable à tout moment par le bon vouloir du client; ce qui dénote une précarité des dépôts en banques. Environ 94 % des prêts sont en dollars EU, de même que 45 % des découverts (inférieurs à un an); ce qui dénote une forte volatilité des créances des banques et des prêts des clients. Avec des créances et de prêts à échéance très courte, la planification ou autre effet de levier - le "leveraging" - à moyen et long terme devient très difficile. Conséquence: Les clients sont principalement des sociétés qui déposent leur "fonds de roulement", les prêts visant principalement les "opérations quotidiennes" et les activités d’import/export.

Et cela malgré que les taux de rémunération des dépôts et d’emprunt soient déterminés par les évolutions des marchés mondiaux en dollars EU, par le 

risque-pays de la RDC et par les majorations au titre des frais d’exploitation. Fautes des gros clients privés, l'État et les collectivités locales détiennent des soldes significatifs dans certaines banques (dépôts en dollars affectés aux investissements) et empruntent également des fonds à quelques banques "pour financer les dépenses administratives"! 

Les transactions de correspondance avec les banques associées à l’étranger représentent une part significative des activités des banques. Ces comptes de correspondant représentent plus de 25 % des avoirs des banques et plus de 98 % de l’activité du marché interbancaire. Ils permettent aux banques d’effectuer le règlement des transactions libellées en dollars EU, traduisant ainsi les efforts pour se couvrir contre les risques politiques locaux et les risques de règlement.  Ces 

positions en dollars sur les comptes de correspondant sont particulièrement coûteuses pour les déposants dont la rémunération est nulle et des coûts de transaction élevés. Et cela malgré que les taux d'intérêt débiteur ainsi que de rémunération des dépôts des clients soient fixés librement par les banques agréées en RDC. Face à l'asymétrie d'information caractérisant le système bancaire, le mécanisme de la loi de l'offre et de la demande en matière des crédits n'opère tout simplement pas! Les non-initiés peuvent tout simplement y laisser facilement leurs plumes. D'un côté l'emprunteur dispose plus d'informations que le prêteur sur ses propres possibilités de remboursement, sur la nature et qualité de projets nécessitant le financement et aussi sur ses capacités à les gérer; et d'autre part l'emprunteur est seul aussi à connaitre le volume et la qualité de son portefeuille de financement. Face à pareille situation, la recherche et l'obtention d'information fiable devient un enjeu important. Et il appartient à l'État d'exercer son pouvoir régalien pour assurer le bon fonctionnement du système Selon les autorités, la Banque centrale congolaise (BCC) continue de renforcer la supervision des banques et établissements de microfinance. Cette supervision a même bénéficié d'un renforcement  des capacités en matière de contrôle des états financiers et prudentiels établis selon les normes comptables internationales (IFRS). Des efforts continuent d'être déployés en vue de mener  intégralement les inspections sur place en suivant des procédures de supervision basées sur les risques L'analyse des indicateurs de la solidité financière du système bancaire de la RDC révèle des informations contradictoires; ce qui pose le problème de fiabilité des statistiques bancaires. 

(Tableau 1: Indicateurs de solidité financière en RDC).  De ce tableau, il ressort une apparente solvabilité du système pris dans son ensemble (de ratios en moyenne fortement élevés pour un minimum réglementaire de 10%).  Le faible taux de crédit litigieux (prêts improductifs) ainsi que le taux élevé de provisions de ces crédits litigieux pourrait expliquer cette apparente solvabilité. 

Par ailleurs, les parts des grosses positions à risque par rapport aux fonds propres (environ 20%)  ont continué à fluctuer avec le temps attestant la volatilité et la vulnérabilité du système bancaire congolais 

 

                                                 Tableau 1: Indicateurs de solidité financière en RDC, 2010-15. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                               

Note: Les normes prudentielles ont été modifiées au cours de la période d'observation

                                                   Source: Banque centrale du Congo (BCC), Direction de la supervision bancaire.

 

En outre, l'analyse des bilans et des indicateurs de solidités financières des banques en RDC permettent de noter: une prédominance (plus de 50%) des réserves liquides au niveau des actifs consolidés de banques, c’est-à-dire, du cash en caisse, en banque, à la Banque Centrale et des avances de court terme; une part relativement faible des encours de crédit par rapport à l’ensemble des actifs bancaires; un passif dominé par les dépôts, essentiellement à vue (92%) et à terme (8%), traduisant d’une part, la quasi inexistence des comptes épargne et, d’autre part, l’abondance de réserves liquides de court terme qui alimentent le marché interbancaire; la forte prépondérance des dépôts à vue qui peuvent être retirés à tout moment, et son corolaire l’absence de ressources de long terme, découle d’un choix d’opérer dans le très court terme, ce qui dénote 

sans doute une certaine frilosité vis-à-vis des crédits à long terme. Impossible de recourir à des emprunts bancaires à long terme pour financer des projets d'investissement en infrastructures par exemple; et cela malgré l'apparente surliquidité des banques en RDC (Graphique 1: Position des bilans des banques).

 

                                                                  Graphique 1: Bilan du système bancaire en RDC 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                         Source: Rapport du FMI n° 14/315, octobre 2014.

 

 

 

 

Cette apparente surliquidité des banques en RDC s’explique entre autres, par l’exigüité du marché interbancaire, l’accès limité à des instruments tels les bons du trésor, le faible développement des systèmes de paiement élaborés (distributeurs automatiques). L’incertitude et la relative méfiance qu’inspire le secteur bancaire congolais, qui sort d’une longue léthargie, jadis victime d'escroquerie par le système bancaire de type "Ponzi" du style Bernard Madoff, connu en RDC comme "Bindo Promotion" dans les années 80s, les congolais ont la propension élevée à détenir la liquidité; la  rémunération relativement peu attractive sur les dépôts à terme amènent les clients qui recourent aux banques à se limiter aux comptes à vue, mobilisables à souhait en cas de nécessité.

Il appert, dans tous les cas, que la situation générale ainsi décrite varie d’une banque à une autre, qu’il s’agisse de l'apparente solvabilité, des réserves liquides ou de la prédominance des opérations  de crédit par rapport aux actifs totaux. Et qu'en l'absence d'un examen détaillé du portefeuille de crédits des banques, il est difficile de porter un jugement sur la réelle qualité des portefeuilles et que le secteur bancaire en RDC reste fragile; telle la récente faillite de la Banque Congolaise et des sérieuses menaces de faillite de la BIAC. Et d'autres banques ne sont pas loin de la position de la BIAC ou de la défunte Banque Congolaise...

En effet, la fiabilité des indicateurs de solvabilité et des autres indicateurs de solidité financière est mise à mal par la mauvaise qualité des données, notamment en raison de la faible application des meilleures pratiques internationales en matière de définitions et de méthodes comptables. Par exemple, les données récentes (fin 2015) de certaines banques ne font état d’aucune provision, les données bilancielles transmises à la banque centrale n’étaient pas cohérentes avec les comptes 

audités et de faibles pondérations par les risques sont appliquées aux avoirs auprès des correspondants étrangers, ainsi qu’aux créances sur l’État et ses agences et aux créances garanties. 

Ainsi, le découvert en compte, forme principale que prennent les concours accordés aux entreprises en RDC, rend difficile une évaluation des risques réels. Cependant, selon les informations recueillies, certaines banques procéderaient, de façon anticipée, à la restructuration des découverts afin de ne pas devoir les considérer comme litigieux, et d'autres n'opèreraient pas 

la classification des engagements en fonction des risques qu'ils représentent. En plus, les statistiques concernant les prêts improductifs ne semblent pas fiables; selon le cadre réglementaire de la BCC, de nombreuses banques n’enregistrent que les soldes restant dus plutôt que le montant total du prêt improductif. Il est difficile d’analyser les tendances bancaires étant  donné les variations affectant les obligations déclaratives et des normes prudentielles, ainsi que 

l’arrivée et le départ des banques. 

Par ailleurs, la rentabilité et les bénéfices des banques sont fragiles et se dégradent, ce qui traduit des frais d’exploitation et de change élevés. Les frais bancaires sont une source principale de chiffre d’affaires pour les banques. Il est très coûteux d’opérer en dollars EU, surtout pour certaines banques, car les règlements en monnaie étrangère s’effectuent via des correspondants. 

Outre, conformément à l'article trois de la réglementation de change, la BCC prélève une redevance, pour le contrôle de change, de 2‰ sur tout paiement effectué ou reçu par les banques agréées vers ou en provenance de l'étranger, ainsi que sur toute exportation sans rapatriement de devises.

Finalement, il y a lieu de noter que les quatre grandes banques sur un total de 18 que compte le pays appartiennent à des familles, toute d'origine étrangère, qui font aussi des affaires et du négoce commercial; en d'autres termes elles sont de concurrents potentiels aux autres opérateurs économiques non propriétaires des "banques". Telles, la RawBank avec la famille Rawji; BIAC avec la famille Blattner, BCDC avec la famille Forrest, TMB avec la famille Levi... Toutes ces banques, peu capitalisées, financeraient d'abord des affaires de leurs propriétaires et de fois au mépris de critères de rentabilité, ce qui pose de sérieux problèmes en matière de la gouvernance et d'équité: 

collusion, conflits d'intérêts, délits d'initiés en matière d'adjudication de devises par exemple, etc. 

Que faire? Quelle est la politique du gouvernement pour le secteur bancaire et financier?

Le gouvernement de la RDC a essayé d'encadrer le secteur financier en édictant la nouvelle réglementation bancaire qui n'a malheureusement eu qu'un seul grand objectif: dé-dolariser l'économie congolaise. Cet objectif noble, vient malheureusement d'être battu en brèche par des nouvelles mesures du gouvernement exigeant l'usage de dollars américains dans certains secteurs dont entre autres les mines et les hydrocarbures. La "bancarisation", autre mesure phare du gouvernement, dont le point fort a consisté à obliger le paiement des salaires de fonctionnaires de l'État par des biais de comptes bancaires, a certes eu un effet mécanique d'augmenter considérablement des comptes bancaires. Cependant, la plupart de ces comptes se sont plus révélés être de comptes-transit de dépôt de salaire suivi presqu'immédiatement de retraits de 

l'entièreté de salaires le même jour. L'effet économique d'intermédiation bancaire en pareilles conditions est presque nulle et de fois négative, suite aux lourdeurs administratives imposées aux banques pour gérer des comptes, pourtant vide en permanence; et aux pertes de temps imposées aux fonctionnaires qui doivent perdre de fois toute une journée à la banque pour retirer l'entièreté de leurs salaires... Les mesures du gouvernement n'arrivent pas à résorber le problème car elles sont prises sans avoir formulé au préalable une politique bancaire cohérente et adéquate pour le besoins de développement de la RDC. 

La Banque Centrale du Congo (BCC) demeure faible, toujours sous capitalisée, sous équipée, et ne fait pas au mieux son travail de surveillance, de régulateur, et de prêteur du dernier ressort. Elle doit être renforcée sur le plan institutionnel (sa capitalisation et son indépendance s'impose), former et recycler ses fonctionnaires, et aussi se focaliser sur son objet social en abandonnant de secteurs qui ne sont pas de son ressort comme gérer des hôpitaux, des maisons, etc. Le gouvernement doit aussi finaliser des réformes: initier et finaliser la loi sur la gouvernance des banques commerciales et des institutions financières; finaliser la loi sur le système des paiements; 

créer et rendre effectif le Registre des crédits; améliorer et renforcer le mécanisme de surveillance des institutions bancaires et financières, et tant d'autres...

La RDC doit se doter d'une politique bancaire qui attire de grandes banques et institutions financières pour s'installer au pays. La réglementation doit exclure et sanctionner de pratiques de la concurrence déloyale et de délits d'initiés, et surtout renforcer le système financier national en s'inspirant de nouvelles règles prudentielles bancaires imposées par les Accords de Bâle III. Par ailleurs, le secteur bancaire doit être conçu pour accompagner le développement du pays. Il est curieux de constater que le pays ne dispose d'aucune succursale des grandes banques à réputation mondiale disposant de know-how, de connections et de forces financières adéquates nécessaires 

pour accompagner le développement du pays; choses que des petites banques actuelles en RDC (de banques boutiques, qui financent plus et en priorités des affaires de leurs propriétaires et de fois au mépris de critères de rentabilité...) n'arrivent pas et ne peuvent pas faire! Comment espérer un Congo émergeant en l'horizon 2030 sans structure bancaire appropriée?

Dans mon livre "Pour un Nouveau Congo", à paraître, des réponses et propositions approfondies y sont pourvues... 

Salut chez vous!

Faustin Luanga, économiste congolais au service de l'humanité. (Les propos de cette analyse 

n'engagent que l'auteur et ne savent en aucune manière représenter l'opinion de son employeur. 

Standard disclaimers apply).

Tableau financier: Dr.Faustin Luanga Mukela
Système Bancaire: Dr.Faustin Luanga Mukela